Management. Ce patron préfère céder son entreprise aux salariés

Éric Belile est un dirigeant atypique. Il aurait pu vendre La Générale de bureautique, à Nantes, mais a choisi de passer le relais à son équipe en perdant de l’argent. « Je leur dois ça… »

C’est un discours rare, presque audacieux par les temps qui courent. À l’aube de la retraite, Éric Belile, à la tête de La Générale de bureautique, à Nantes, aurait pu passer le flambeau à ses fils. Il aurait pu, aussi, vendre sa société de photocopieuses… « deux fois plus cher ».

Éric Belile n’exagère pas. Dans l’univers hyper concurrentiel de l’impression, les boîtes se font racheter par des groupes (ou des marques) en un rien de temps. Mais le PDG préfère transmettre l’affaire à son équipe, en l’accompagnant.

Question d’éthique, affirme l’auteur (en novembre 2005) du Petit Beur nantais, arrivé dans la Cité des ducs en 1962 en tant que réfugié politique.

Porte toujours ouverte

Utopiste, Éric Belile ? « Je dois bien ça aux salariés. Pour moi, il est naturel que l’entreprise reste au personnel : on a bâti le projet ensemble. Ce n’est pas une démarche altruiste, c’est un juste retour des choses. Vendre à un groupe, ça signifierait des licenciements.»

Respect, forcément, du côté des salariés. « Y’en a plein qui auraient pris le pognon. Lui, il préfère nous soutenir », glissent-ils.

Pour mener son projet, l’humaniste a monté un LBO (montage juridico-financier de rachat d’entreprise) avec cinq cadres associés. Concrètement, il va sacrifier, pendant sept ans, « quatre millions d’euros de dividendes».

Aucune pointe de regret dans la voix. Le patron, dont la porte reste toujours ouverte, assume : « Je préfère gagner moins d’argent et que l’entreprise reste aux gars. » Est-ce parce qu’il s’est fait à la force du poignet? Que son parcours d’émigré lui a donné le goût du partage?

Retour en 1989. Cette année-là, Éric Belile, 29 ans, repart de zéro. Il tourne le dos à une carrière brillante entamée chez Canon pour lancer sa propre boîte. Elle verra le jour au fond… d’une cave nantaise.

Vingt-sept ans après, La Générale de bureautique porte beau: trois agences en Bretagne et Pays de la Loire, huit millions d’euros de chiffre d’affaires, 25% de croissance cette année. Le distributeur indépendant s’est fait un nom. Et une réputation: intervenir, maintenance oblige, en moins de quatre heures auprès des clients. Un sacré plus par rapport aux ogres concurrents.

« La tendance est à la communication virtuelle. Nous, sur quarante salariés, quinze sont sur le terrain. Notre force, c’est le contact. D’ailleurs, on a un gros taux de fidélité », pointe Vincent Le Quer, le futur directeur de l’entreprise.

« Aventure humaine »

Embauché il y a huit ans, cet énergique trentenaire a débuté comme commercial. Il est l’un des cadres à qui le patron passe la main, petit à petit. Le jeune homme cultive l’esprit maison avec constance : « Cette entreprise, c’est une aventure humaine. Le marché est dur et les salariés s’impliquent très fort pour que ça marche. Certains sont là depuis vingt-cinq ans. »

Pourquoi ils restent? Parce qu’on les écoute, tout simplement. « Un projet d’entreprise doit venir de la base, souffle Éric Belile. Dans sa tour d’ivoire, on peut pondre tout ce qu’on veut. Si ça n’est pas partagé par le personnel, ça ne sert à rien. »

Pour fêter les 25 ans de la boîte, les quarante salariés et le patron ont filé dans le désert marocain. « Ça fédère », résume Vincent Le Quer. Le Sahara : les racines d’Éric Belile.

Ouest France